Des lettres et des news

Forum sur l'actualité et la culture


    POESIE ET TEXTES DIVERS

    Partagez

    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Ven 16 Mar 2018 - 9:48

    LV426 a écrit:Entendons-nous bien. Quand je dis qu'il ne m'inspirait pas beaucoup, je veux dire par là que j'avais l'impression de n'en rien faire de convainquant pour un auditoire, contrairement au poème de Rimbaud. Disons le comme ça :  je le "disais mal".
    Je te comprends très bien, car les deux textes, celui de Rimbaud et celui de Voltaire, sont fréquemment étudiés au lycée, quelquefois même en classe de 3e : autant l'émotion est palpable après la lecture du premier, autant le second a tendance à les laisser de marbre, et quand on teste pour voir si la fameuse ironie est passée, on est bien déçu.
    avatar
    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017
    Age : 99

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Ven 16 Mar 2018 - 9:50

    CHAPITRE TROISIÈME
    COMMENT CANDIDE SE SAUVA D'ENTRE LES BULGARES, ET CE QU'IL DEVINT


    Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.

    Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

    Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande ; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il l'avait été dans le château de monsieur le baron avant qu'il en eût été chassé pour les beaux yeux de Mlle Cunégonde.

    Extrait du chapitre 3 de Candide - Voltaire
    avatar
    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017
    Age : 99

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Jeu 22 Mar 2018 - 13:15

    "Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. Cʼest le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont lʼexistence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous nʼen parlons pas."

    André Breton, – Le Revolver à cheveux blancs (1932), Le Verbe Être

    avatar
    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017
    Age : 99

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Jeu 22 Mar 2018 - 17:37

    (Kyo, jeune révolutionnaire communiste responsable d'un groupe de combat chargé de prendre le pouvoir à Shangaï en 1927, a été arrêté et exécuté. Sa femme May et son père Gisors, amateur d'opium, se retrouvent après sa mort.)

    Vous fumez beaucoup ? répéta-t-elle.
    Elle l'avait demandé déjà, mais il ne l'avait pas entendue. Le regard de Gisors revint dans sa chambre:
    - Croyez-vous que je ne devine pas ce que vous pensez, et croyez-vous que je ne le sache pas mieux que vous? Croyez-vous même qu'il ne me serait pas facile de vous demander de quel droit vous me jugez ?
    Le regard s'arrêta droit sur elle:
    - N'avez-vous aucun désir d'enfant ?
    Elle ne répondit pas: ce désir toujours passionné lui semblait maintenant une trahison. Mais elle contemplait avec épouvante ce visage serein. Il lui revenait en vérité du fond de la mort, étranger comme l'un des cadavres des fosses communes. Dans la répression abattue sur la Chine épuisée, dans l'angoisse ou l'espoir de la foule, l'action de Kyo demeurait incrustée comme les inscriptions des empires primitifs dans les gorges des fleuves. Mais même la vieille Chine que ces quelques hommes avaient jetée sans retour aux ténèbres avec un grondement d'avalanche n'était pas plus effacée du monde que le sens de la vie de Kyo du visage de son père. Il reprit :
    - La seule chose que j'aimais m'a été arrachée, n'est-ce pas, et vous voulez que je reste le même. Croyez-vous que mon amour n'ait pas valu le vôtre, à vous dont la vie n'a même pas changé ?
    - Comme ne change pas le corps d'un vivant qui devient un mort...

    Il lui prit la main:
    - Vous connaissez la phrase : « Il faut neuf mois pour faire un homme, et un seul jour pour le tuer ». Nous l'avons su autant qu'on peut le savoir l'un et l'autre...May, écoutez: il ne faut pas neuf mois, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices, de volonté, de... de tant de choses! Et quand cet homme est fait, quand il n'y a plus en lui rien de l'enfance, ni de l'adolescence, quand vraiment il est un homme, il n'est plus bon qu'à mourir.
    Elle le regardait atterrée ; lui regardait de nouveau dans les nuages:
    - J'ai aimé Kyo comme peu d'hommes aiment leurs enfants, vous savez...
    Il tenait toujours sa main: il l'amena à lui, la prit entre les siennes:
    - Écoutez-moi; il faut aimer les vivants et non les morts.
    - Je ne vais pas là-bas pour aimer.
    Il contemplait la baie magnifique, saturée de soleil. Elle avait retiré sa main.
    - Sur le chemin de la vengeance, ma petite May, on rencontre la vie...
    - Ce n'est pas une raison pour l'appeler.
    Elle se leva, lui rendit sa main en signe d'adieu. Mais il lui prit le visage entre les paumes et l'embrassa. Kyo l'avait embrassée ainsi, le dernier jour, exactement ainsi, et jamais depuis, des mains n'avaient pris sa tête.
    - Je ne pleure plus guère maintenant, dit-elle avec un orgueil amer.

    André Malraux (1901-1976), La Condition humaine, septième partie (1933)
    avatar
    Arlequine



    Messages : 3074
    Date d'inscription : 11/10/2017
    Age : 65
    Localisation : Metz

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Arlequine le Jeu 22 Mar 2018 - 18:02

    p'tain, ici aussi !!!
    bientôt ce sera sur Actualités, Politiques ou autres topics

    on s'étale, on s'étale, on s'étale rire rire rire
    avatar
    Flavius
    Modérateur
    Modérateur

    Messages : 11858
    Date d'inscription : 17/12/2013
    Age : 21
    Localisation : Hérault

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Flavius le Jeu 22 Mar 2018 - 19:48

    clymene3 a écrit:(Kyo, jeune révolutionnaire communiste responsable d'un groupe de combat chargé de prendre le pouvoir à Shangaï en 1927, a été arrêté et exécuté. Sa femme May et son père Gisors, amateur d'opium, se retrouvent après sa mort.)

    Vous fumez beaucoup ? répéta-t-elle.
    Elle l'avait demandé déjà, mais il ne l'avait pas entendue. Le regard de Gisors revint dans sa chambre:
    - Croyez-vous que je ne devine pas ce que vous pensez, et croyez-vous que je ne le sache pas mieux que vous? Croyez-vous même qu'il ne me serait pas facile de vous demander de quel droit vous me jugez ?
    Le regard s'arrêta droit sur elle:
    - N'avez-vous aucun désir d'enfant ?
    Elle ne répondit pas: ce désir toujours passionné lui semblait maintenant une trahison. Mais elle contemplait avec épouvante ce visage serein. Il lui revenait en vérité du fond de la mort, étranger comme l'un des cadavres des fosses communes. Dans la répression abattue sur la Chine épuisée, dans l'angoisse ou l'espoir de la foule, l'action de Kyo demeurait incrustée comme les inscriptions des empires primitifs dans les gorges des fleuves. Mais même la vieille Chine que ces quelques hommes avaient jetée sans retour aux ténèbres avec un grondement d'avalanche n'était pas plus effacée du monde que le sens de la vie de Kyo du visage de son père. Il reprit :
    - La seule chose que j'aimais m'a été arrachée, n'est-ce pas, et vous voulez que je reste le même. Croyez-vous que mon amour n'ait pas valu le vôtre, à vous dont la vie n'a même pas changé ?
    - Comme ne change pas le corps d'un vivant qui devient un mort...

    Il lui prit la main:
    - Vous connaissez la phrase : « Il faut neuf mois pour faire un homme, et un seul jour pour le tuer ». Nous l'avons su autant qu'on peut le savoir l'un et l'autre...May, écoutez: il ne faut pas neuf mois, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices, de volonté, de... de tant de choses! Et quand cet homme est fait, quand il n'y a plus en lui rien de l'enfance, ni de l'adolescence, quand vraiment il est un homme, il n'est plus bon qu'à mourir.
    Elle le regardait atterrée ; lui regardait de nouveau dans les nuages:
    - J'ai aimé Kyo comme peu d'hommes aiment leurs enfants, vous savez...
    Il tenait toujours sa main: il l'amena à lui, la prit entre les siennes:
    - Écoutez-moi; il faut aimer les vivants et non les morts.
    - Je ne vais pas là-bas pour aimer.
    Il contemplait la baie magnifique, saturée de soleil. Elle avait retiré sa main.
    - Sur le chemin de la vengeance, ma petite May, on rencontre la vie...
    - Ce n'est pas une raison pour l'appeler.
    Elle se leva, lui rendit sa main en signe d'adieu. Mais il lui prit le visage entre les paumes et l'embrassa. Kyo l'avait embrassée ainsi, le dernier jour, exactement ainsi, et jamais depuis, des mains n'avaient pris sa tête.
    - Je ne pleure plus guère maintenant, dit-elle avec un orgueil amer.

    André Malraux (1901-1976), La Condition humaine, septième partie (1933)
    Toute ma jeunesse...
    avatar
    Flavius
    Modérateur
    Modérateur

    Messages : 11858
    Date d'inscription : 17/12/2013
    Age : 21
    Localisation : Hérault

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Flavius le Jeu 22 Mar 2018 - 19:50

    Arlequine a écrit:p'tain, ici aussi !!!
    bientôt ce sera sur Actualités, Politiques ou autres topics

    on s'étale, on s'étale, on s'étale rire rire rire
    La nature a horreur du vide. On doit donc se faire un devoir de la combler. Et votre aide ne nous sera pas inutile... rire
    avatar
    Flavius
    Modérateur
    Modérateur

    Messages : 11858
    Date d'inscription : 17/12/2013
    Age : 21
    Localisation : Hérault

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Flavius le Jeu 22 Mar 2018 - 19:53

    clymene3 a écrit:"Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. Cʼest le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont lʼexistence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous nʼen parlons pas."

    André Breton, – Le Revolver à cheveux blancs (1932), Le Verbe Être

    Après le Dadaïsme, le surréalisme...
    avatar
    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017
    Age : 99

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Jeu 22 Mar 2018 - 19:57

    Flavius a écrit:
    Toute ma jeunesse...
    Peu d'écrivains peuvent se vanter d'avoir écrit de si beaux textes.
    Je suis heureuse de contribuer à la partie "Lettres" de ce forum.
    avatar
    Flavius
    Modérateur
    Modérateur

    Messages : 11858
    Date d'inscription : 17/12/2013
    Age : 21
    Localisation : Hérault

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Flavius le Jeu 22 Mar 2018 - 20:13

    clymene3 a écrit:
    Peu d'écrivains peuvent se vanter d'avoir écrit de si beaux textes.
    Je suis heureuse de contribuer à la partie "Lettres" de ce forum.
    Malraux, ministre de la culture. On ne pouvait faire mieux...
    avatar
    cristaline



    Messages : 7997
    Date d'inscription : 18/12/2013
    Age : 67

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par cristaline le Jeu 22 Mar 2018 - 20:29

    Arlequine a écrit:p'tain, ici aussi !!!
    bientôt ce sera sur Actualités, Politiques ou autres topics

    on s'étale, on s'étale, on s'étale rire rire rire



    Nous on savait ce qui allait se produire !!!

    La grognasse fripée adore emmerder le monde !

    Dans un mois, elle passera à la vitesse supérieure 

    Oui ce forum a changé depuis qu’elle tape l’incruste
    avatar
    cristaline



    Messages : 7997
    Date d'inscription : 18/12/2013
    Age : 67

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par cristaline le Jeu 22 Mar 2018 - 20:31

    clymene3 a écrit:
    Peu d'écrivains peuvent se vanter d'avoir écrit de si beaux textes.
    Je suis heureuse de contribuer à la partie "Lettres" de ce forum.


    Put... heureusement qu’on a d’autres lieux ! 


    Et d’autres sources


    Nous n’avons que faire de tes pesantes participations...
    avatar
    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017
    Age : 99

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Ven 23 Mar 2018 - 0:09

    (Le village abandonné et son dernier habitant sont presque revenus à l'état sauvage; mais Panturle, en fondant une famille avec sa compagne qui attend un enfant et en reprenant son activité d'agriculteur, va faire renaître le bonheur et la civilisation paysanne.)

    Maintenant Panturle est seul.
    Il a dit:
    Fille, soigne-toi bien, va doucement; j'irai te chercher l'eau, le soir, maintenant. On a bien du
    contentement ensemble. Ne gâtons pas le fruit.
    Puis il a commencé à faire ses grands pas de montagnard.
    Il marche.
    Il est tout embaumé de sa joie.
    Il a des chansons qui sont là, entassées dans sa gorge à presser ses dents. Et il serre les lèvres.
    C'est une joie dont il veut mâcher toute l'odeur et saliver longtemps le jus comme un mouton qui mange la saladelle du soir sur les collines. Il va, comme ça, jusqu'au moment où le beau silence s'est épaissi en lui et autour de lui comme un pré.
    Il est devant ses champs. Il s'est arrêté devant eux. Il se baisse. Il prend une poignée de cette terre
    grasse, pleine d'air et qui porte la graine. C'est une terre de beaucoup de bonne volonté.
    Il en tâte, entre ses doigts, toute la bonne volonté.
    Alors, tout d'un coup, là, debout, il a appris la grande victoire.
    Il lui a passé devant les yeux, l'image de la terre ancienne, renfrognée et poilue avec ses aigres genêts et ses herbes en couteau. Il a connu d'un coup, cette lande terrible qu'il était, lui, large ouvert au grand vent enragé, à toutes ces choses qu'on ne peut pas combattre sans l'aide de la vie.
    Il est debout devant ses champs. Il a ses grands pantalons de velours brun, à côtes; il semble vêtu avec un morceau de ses labours. Les bras le long du corps, il ne bouge pas. Il a gagné : c'est fini.
    Il est solidement enfoncé dans la terre comme une colonne.

    Jean Giono (1895-1970), Regain, deuxième partie (1930).
    avatar
    LV426



    Messages : 5364
    Date d'inscription : 29/12/2013
    Age : 17
    Localisation : RP

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par LV426 le Ven 23 Mar 2018 - 0:53

    (La narratrice, Josyane, ses frères et ses sœurs, comme elle le dit au début du roman, sont "nés des Allocations")


    [...]


    Les vieux étaient contents. Quand on est sept, autant être huit, carrément. Ils allaient pouvoir continuer les traites de la voiture. Ils n'auraient pour rien au monde voulu la lâcher, d'autant que les Mauvin venaient de s'en payer une plus neuve, et en plus ils avaient un mixeur et un tapis en poil animal.
    "Et mon frigidaire, il est là !" proclamait Paulette en se tapant sur le ventre à la coopé devant les autres bonnes femmes.

    Nous, pour le frigo il nous faudrait au moins des triplés d'un coup. 

    [...]

    Elle eut un garçon. Elle ne faisait que des garçons, et elle en était fière. Elle fournirait au moins un peloton d'exécution à la patrie pour son compte ; il est vrai que la patrie l'avait payée d'avance, elle y avait droit. J'espérais qu'il y aurait une guerre en temps voulu pour utiliser tout ce matériel, qui autrement ne servait pas à grand chose, car ils étaient tous cons comme des balais. Je pensais au jour où on dirait à tous les fils Mauvin : En Avant ! et pan, les voilà tous couchés sur le champ de bataille, et au-dessus on met une croix : ici tombèrent Mauvin Télé, Mauvin Bagnole, Mauvin Frigidaire, Mauvin Mixeur, Mauvin Machine à Laver, Mauvin Tapis, Mauvin Cocotte Minute, et avec la pension ils pourraient encore se payer un aspirateur et un caveau de famille.

    (Christiane Rochefort - Les Petits Enfants du siècle)
    avatar
    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017
    Age : 99

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Sam 24 Mar 2018 - 16:13

    La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n'aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu'il n'aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu'il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d'Orient sans avoir l'air de se considérer dans l'obligation d'avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n'aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l'avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d'ennui et d'irritation. Il se demanda même pourquoi. C'était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois… Qu'elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n'y aurait pas repensé, après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l'irritait.
    Il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l'avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard démobilisé. Un vers qu'il ne trouvait même pas un beau vers, ou enfin dont la beauté lui semblait douteuse, inexplicable, mais qui l'avait obsédé, qui l'obsédait encore :

    Je demeurai longtemps errant dans Césarée…

    En général, les vers, lui… Mais celui-ci lui revenait et revenait. Pourquoi ? c'est ce qu'il ne s'expliquait pas.

    Louis ARAGON, Aurélien
    avatar
    Arlequine



    Messages : 3074
    Date d'inscription : 11/10/2017
    Age : 65
    Localisation : Metz

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Arlequine le Sam 24 Mar 2018 - 19:05

    LV426 a écrit:(La narratrice, Josyane, ses frères et ses sœurs, comme elle le dit au début du roman, sont "nés des Allocations")


    [...]


    Les vieux étaient contents. Quand on est sept, autant être huit, carrément. Ils allaient pouvoir continuer les traites de la voiture. Ils n'auraient pour rien au monde voulu la lâcher, d'autant que les Mauvin venaient de s'en payer une plus neuve, et en plus ils avaient un mixeur et un tapis en poil animal.
    "Et mon frigidaire, il est là !" proclamait Paulette en se tapant sur le ventre à la coopé devant les autres bonnes femmes.


    Nous, pour le frigo il nous faudrait au moins des triplés d'un coup. 

    [...]

    Elle eut un garçon. Elle ne faisait que des garçons, et elle en était fière. Elle fournirait au moins un peloton d'exécution à la patrie pour son compte ; il est vrai que la patrie l'avait payée d'avance, elle y avait droit. J'espérais qu'il y aurait une guerre en temps voulu pour utiliser tout ce matériel, qui autrement ne servait pas à grand chose, car ils étaient tous cons comme des balais. Je pensais au jour où on dirait à tous les fils Mauvin : En Avant ! et pan, les voilà tous couchés sur le champ de bataille, et au-dessus on met une croix : ici tombèrent Mauvin Télé, Mauvin Bagnole, Mauvin Frigidaire, Mauvin Mixeur, Mauvin Machine à Laver, Mauvin Tapis, Mauvin Cocotte Minute, et avec la pension ils pourraient encore se payer un aspirateur et un caveau de famille.

    (Christiane Rochefort - Les Petits Enfants du siècle)
      C'est triste je trouve mais ce fut le cas pour pas mal de ménages, à une certaine époque !
    avatar
    cristaline



    Messages : 7997
    Date d'inscription : 18/12/2013
    Age : 67

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par cristaline le Sam 24 Mar 2018 - 19:08

    Arlequine a écrit:
      C'est triste je trouve mais ce fut le cas pour pas mal de ménages, à une certaine époque !


    Mes parents, avec sept enfants ; nous n'avions rien en terme de confort, mais alors, rien, mais nous avions tout le "superflu"; les livres, la musique, la culture ; je leur adresse chaque jour un immense merci, là où ils sont !
    avatar
    LV426



    Messages : 5364
    Date d'inscription : 29/12/2013
    Age : 17
    Localisation : RP

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par LV426 le Sam 24 Mar 2018 - 19:17

    Arlequine a écrit:
      C'est triste je trouve mais ce fut le cas pour pas mal de ménages, à une certaine époque !

    ...mais c'est drôle.
    L'humour est la politesse du désespoir, dit-on.
    La narratrice regarde sa vie de famille avec les yeux de ses 11 ans....et une certaine dose de bon sens.
    Je l'aime bien, cette Josyane.
    avatar
    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017
    Age : 99

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Sam 24 Mar 2018 - 19:18

    LV426 a écrit:

    ...mais c'est drôle.
    L'humour est la politesse du désespoir, dit-on.
    La narratrice regarde sa vie de famille avec les yeux de ses 11 ans....et une certaine dose de bon sens.
    Je l'aime bien, cette Josyane.
    Ah, la distanciation...
    avatar
    Arlequine



    Messages : 3074
    Date d'inscription : 11/10/2017
    Age : 65
    Localisation : Metz

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Arlequine le Sam 24 Mar 2018 - 20:02

    LV426 a écrit:

    ...mais c'est drôle.
    L'humour est la politesse du désespoir, dit-on.
    La narratrice regarde sa vie de famille avec les yeux de ses 11 ans....et une certaine dose de bon sens.

    Je l'aime bien, cette Josyane.
    Je n'ai pas lu ce livre, aussi sorti de son contexte, j'ai manqué de discernement concernant ce paragraphe, je n'ai pas non pris le temps d'en savoir plus en allant rechercher sur le net.
    pas grave !!!!
    avatar
    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017
    Age : 99

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Sam 24 Mar 2018 - 20:04

    LV426 a écrit:

    ...mais c'est drôle.
    L'humour est la politesse du désespoir, dit-on.
    La narratrice regarde sa vie de famille avec les yeux de ses 11 ans....et une certaine dose de bon sens.
    Je l'aime bien, cette Josyane.
    Il fut un temps, ce roman était volontiers étudié au collège.
    avatar
    Arlequine



    Messages : 3074
    Date d'inscription : 11/10/2017
    Age : 65
    Localisation : Metz

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Arlequine le Lun 26 Mar 2018 - 18:09

    Flavius a écrit:
    La nature a horreur du vide. On doit donc se faire un devoir de la combler. Et votre aide ne nous sera pas inutile... rire

    Belle toute nue
    La demoiselle parade sans dessous ,

    elle s'effeuille

    pour que les feuilles ,

    tombent et remplissent son porte feuille .

    Le total fait bien plus que deux sous ...

    Belle toute nue,

    ou en petite tenue ,

    elle n'est pas sans deux sous d'espoir ,

    d'être belle dans le miroir !!!

    Cette ingénue ,

    a fait de belle toute nue,

    sa devise

    et ça la grise !!!

    Elle est sûre d’elle,

    la jolie demoiselle.

    Elle sait qu 'elle rend les hommes sans dessus dessous,

    leur piquant au passage quelques sous .

    Elle sait aussi que sans dessous ,

    les hommes la rêvent en dessous !!!

    En dessous de satin ,

    cachant à peine ses jolis petits seins,

    ou en dessous de soie ,

    remplissant ces messieurs de joie !!!

    mais elle , elle se préfère belle toute nue

    montrant son joli petit cul !!!



    la baigneuse endormie (la Dormeuse) - P.A. Renoir
    avatar
    Arlequine



    Messages : 3074
    Date d'inscription : 11/10/2017
    Age : 65
    Localisation : Metz

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Arlequine le Mer 28 Mar 2018 - 14:24

    Il pleure dans mon coeur
    Comme il pleut sur la ville ;
    Quelle est cette langueur
    Qui pénètre mon coeur ?

    Ô bruit doux de la pluie
    Par terre et sur les toits !
    Pour un coeur qui s’ennuie,
    Ô le chant de la pluie !


    Il pleure sans raison
    Dans ce coeur qui s’écoeure.
    Quoi ! nulle trahison ?…
    Ce deuil est sans raison.


    C’est bien la pire peine
    De ne savoir pourquoi
    Sans amour et sans haine
    Mon coeur a tant de peine !


    Paul Verlaine
    Romances sans paroles (1874)


    -------------------------


    Il pleut sur Paris, au propre comme au figuré en ce jour !




    avatar
    clymene3



    Messages : 2967
    Date d'inscription : 28/12/2017
    Age : 99

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par clymene3 le Mer 28 Mar 2018 - 14:32

    Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui ...

    Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
    Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
    Ce lac dur oublié que hante sous le givre
    Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !

    Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
    Magnifique mais qui sans espoir se délivre
    Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
    Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

    Tout son col secouera cette blanche agonie
    Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,
    Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.

    Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
    Il s'immobilise au songe froid de mépris
    Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.

    Stéphane MALLARMÉ
    avatar
    Flavius
    Modérateur
    Modérateur

    Messages : 11858
    Date d'inscription : 17/12/2013
    Age : 21
    Localisation : Hérault

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Flavius le Mer 28 Mar 2018 - 14:34

    Et Arlequine a écrit:

    Belle toute nue
    La demoiselle parade sans dessous ,

    elle s'effeuille

    pour que les feuilles ,

    tombent et remplissent son porte feuille .

    Le total fait bien plus que deux sous ...

    Belle toute nue,

    ou en petite tenue ,

    elle n'est pas sans deux sous d'espoir ,

    d'être belle dans le miroir !!!

    Cette ingénue ,

    a fait de belle toute nue,

    sa devise

    et ça la grise !!!

    Elle est sûre d’elle,

    la jolie demoiselle.

    Elle sait qu 'elle rend les hommes sans dessus dessous,

    leur piquant au passage quelques sous .

    Elle sait aussi que sans dessous ,

    les hommes la rêvent en dessous !!!

    En dessous de satin ,

    cachant à peine ses jolis petits seins,

    ou en dessous de soie ,

    remplissant ces messieurs de joie !!!

    mais elle , elle se préfère belle toute nue

    montrant son joli petit cul !!!



    la baigneuse endormie (la Dormeuse) - P.A. Renoir
    La réveiller serait un grand péché !
    avatar
    Arlequine



    Messages : 3074
    Date d'inscription : 11/10/2017
    Age : 65
    Localisation : Metz

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Arlequine le Mer 28 Mar 2018 - 14:51

    Flavius a écrit:
    La réveiller serait un grand péché !
    rire rire   Tout dépend !!!!!! il y a péché et "péché" affraid

    Contenu sponsorisé

    Re: POESIE ET TEXTES DIVERS

    Message par Contenu sponsorisé


      La date/heure actuelle est Dim 16 Déc 2018 - 2:47